Il va falloir vous y habituer, Madame

Aujourd’hui je vous partage un article assez personnel, écrit il y a de nombreux mois. J’ai longuement hésité avant de vous le partager, alors j’espère qu’il vous plaira.

Pour comprendre le contexte, il fait référence à l’imaginaire d’une série que j’ai beaucoup appréciée. Je ne vous en dis pas plus et vous mets le détail en fin de texte, pour ne pas vous gâcher la lecture.

 

**********

Une dame, brune, la trentaine, lunettes de soleil sur le nez, belle et élégante, poussa son chariot d’un pas léger et preste à l’intérieur du magasin : une grande enseigne de distribution informatique. Son fils, qui empoigna un jouet au passage, la suivait de quelques mètres.

Elle arriva au comptoir « Service après vente« .

-« Bonjour, je viens pour une réparation, s’il vous plaît. Un échange en fait, s’il vous plaît, car ce que vous avez fait la semaine dernière n’a pas bien fonctionné. » Dit-elle d’un ton légèrement agacé.

-« Que se passe t-il ? » Répondit l’employé en levant un sourcil.

-« Elle débloque encore un peu. J’essaie toujours de rebooter, mais la mémoire vive semble quand même bien défectueuse. Et par moments, la mémoire à plus long-terme aussi. C’est quand même très ennuyeux. Elle a également quelques réactions incontrôlées, ou disons plutôt inattendues. » Elle souligna ce mot. « C’est comme si c’était un autre modèle, vous m’avez bien mis le même disque dur, parce que… »

-« Madame, je vous arrête tout de suite, nous vous l’avons échangée déjà, à ce stade-là, malheureusement on ne pourra rien faire de plus. J’ai envie de dire, le reboot, c’est bien, mais à un moment donné, ça ne fonctionnera plus. »

-« Ummm.. Je vois. Si c’est un problème d’argent, j’ai vraiment de quoi payer la réparation, annonça t-elle en sortant la carte « gold » du magasin, ainsi qu’une grosse liasse de billets verts. »

-« Non, Madame, vous ne comprenez pas, ce modèle n’est plus sous garantie, nous ne pourrons plus rien faire pour vous ».

La dame commença à perdre patience contre cet employé décidément fainéant – c’est un monde ! -, et vraiment peu empathique à son goût.

-« Mais Monsieur, quand même, on parle de ma Maman, tout de même ! » Dit-elle, en jetant un regard à sa Maman qui était dans le chariot, assise en tailleur, la tête penchée sur le côté, les yeux clos.

-« Madame, je vous l’ai dit, arrêtez d’insister, c’est inutile ; maintenant sortez, nous ne pouvons rien faire pour vous. Il va falloir vous y habituer. Et ça n’ira pas en s’améliorant. Vous aurez beau faire toutes les réparations que vous voudrez, c’est comme ça. Maintenant sortez, je vous prie, le magasin ferme ses portes. » Il claqua la porte violemment alors que deux employés de la sécurité commençaient à s’approcher de la dame. Ils tentèrent de l’empoigner sous les bras. La dame se jeta par terre, en hurlant comme un enfant de deux ans. Colère et frustration régissaient son corps qui semblait soudainement comme possédé par les démons.

-« Non, je ne suis pas d’accord !! Ce n’est pas une machine, c’est ma Maman ! Personne ne peut comprendre, vous n’y connaissez rien ! Elle n’était pas comme ça avant, je le sais ! Je ne la reconnais plus, vous m’avez échangé le modèle contre un autre et vous vous êtes trompés ! Elle a changé, votre réparation est inefficace, bande d’incapables !! Je porterai plainte à votre direction ! »

Elle trépignait en se roulant par terre et en vociférant.

Tandis que son coeur se cassait en plein de fragments acérés dans sa menue poitrine. Et sa tête, qui semblait exploser, contenait son cerveau virevoltant inlassablement comme dans une cage, contre des parois trop lisses. Aucune accroche. Aucune solution.

L’employé rouvrit la porte, dans un semblant de remords, le regard sombre.

-« Ah, si, Madame, juste un dernier conseil. Lisez, documentez-vous. » Lui asséna t-elle en désignant du menton le rayon tout proche de la librairie.

La dame se releva péniblement, attrapa un livre, et le glissa dans sa poche. Les employés de la sécurité fermèrent les yeux sur ce geste, et raccompagnèrent tout de même manu militari la dame, son chariot qui contenait le robot, et son fils, qui était resté extraordinairement calme.

La dame se trouvait juste à l’extérieur du magasin lorsqu’elle se mit à pleurer à chaudes larmes.

-« Maman pleure ? » Demanda son fils d’une toute petite voix attendrissante et pleine d’émotion – comme s’il comprenait tout. « Maman triste ? Mamie cassée ? Peut pas réparer ? Prends tournevis » Lui dit-il en faisant glisser son doigt potelé le long de sa joue et en lui proposant son tournevis en bois.

Un sourire se dessina au milieu de son visage en larmes.

Son fils était donc resté extraordinairement calme, n’avait rien dit et avait un peu joué, mais n’en avait visiblement pas perdu une miette.

-« Oui, mon chéri, Mamie cassée », expliqua t-elle, des sanglots dans la voix. Une grosse larme roulait sur sa joue. Tandis que les paroles de l’employé résonnaient dans sa tête.

« Madame, c’est fini maintenant. On ne peut plus rien faire pour vous. Il va falloir vous y habituer. Et ça n’ira pas en s’améliorant »… « Au contraire », rajouta t-elle mentalement.

La dame ramassa son sac, se remit à pousser le chariot d’une main, en tenant fermement la main de son fils de l’autre, puis chercha sa voiture sur le parking devenu désert.

Un désagréable vent de face la prenait au visage et l’empêchait d’avancer à sa guise. La nuit tombait sur le parking et la lune, entière et belle, luisait d’une lueur orangée et intense.

-« Je l’avais pourtant garée ici…Je ne sais plus…Ou peut-être de ce côté-ci ? »

« Ah oui, c’est vrai, suis-je bête », dit-elle tout haut. « J’avais pris la voiture de Papa ». Elle se dirigea vers le coffre en cherchant frénétiquement dans son immense sac ses clés qu’elle égare toujours.

Curieusement, une chouette se mit à hululer sur le parking. Et la voiture démarra.

Le vent continuait de souffler et faisait tourbillonner quelques feuilles jaunies et mortes.

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Ce texte fait partiellement référence à la série « Real Humans« , d’Arte sortie il y a quelques années.

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Elle décrit la vie d’humains parmi un monde de « robots » à tout faire qui sont plus que réels.

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12 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Maman BCBG dit :

    Ah j’ai adoré « Real Humans » ! (vu en VO en plus, le suédois c’est spécial !) Juste la dernière saison était un peu décevante et fouillis, on avait l’impression qu’ils avaient perdu le concept en cours de route…

    très chouette « fan fiction » 😉 qui pose les questions douloureuse, du déclin de ceux que nous aimons….

    Aimé par 1 personne

    1. ColombesMum dit :

      Ah! Quelqu’un qui connaît et qui regarde Arte comme moi ! Lol. En VO en plus (pareil! même si je ne parle pas suédois!!). Oui, je l’ai regardée il y a très longtemps, mais j’avais eu ce sentiment aussi, mais c’est parce qu’il manque la saison 3 🙂 — Merci pour ton commentaire. Oui, c’est vraiment un passage obligé pour nous enfants de voir nos parents vieillir, mais vraiment pas facile.

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  2. mamansurlefil dit :

    Un très beau texte… Emouvant, et un peu inquitétant. Qui fait réfléchir au futur avec nos propres parents. Je ne connais pas la série mais cela donne envie !

    Belle journée

    Virginie

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    1. ColombesMum dit :

      Merci Virginie! Oui j’ai conscience que l’article peut faire peur. Remis dans le contexte de la série c’est moins choquant. C’est une acceptation difficile à faire.

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  3. elisamarnet dit :

    très touchant en effet et presque effrayant finalement ça me donne envie de regarder la série

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    1. ColombesMum dit :

      Merci! La série n’est pas sur ce thème en particulier mais est néanmoins super! (Ca peut être assez flippant toutefois)

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  4. maman2loulous dit :

    Très beau texte touchant / émouvant pour la grande sensible que je suis … J’ai beaucoup de mal à « accepter » que mes parents vieillissent et ne sais comment je ferai sans eux, pour mes enfants qui les adorent et pour moi bien sûr aussi. Bref, très compliqué … ;-(

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    1. ColombesMum dit :

      Voilà, mon texte est sur ca, l’acceptation. Pas facile.

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      1. maman2loulous dit :

        Très compliqué malheureusement, je dirais même … Quand je sens que mon fils est un très grand sensible comme moi, cela me rend encore plus inquiète et triste de ces moments-là ;-( Rien que de l’évoquer, les larmes qui montent aux yeux !

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    1. ColombesMum dit :

      merci. Mon but n’est pas de rendre triste mes lecteurs 🙂 — mais de parler d’un sujet qui peut être difficile à comprendre, à accepter…et que normalement on connaît malheureusement tous…

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      1. Je sais bien mais ça a un côté touchant et en même temps, on a envie de dire « rien n’est jamais perdu », il faut y croire ! Sans l’espoir, on ne fait pas grand chose. Enfin c’est ma vision des choses hein !

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